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 ...suite letteratures berbères

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AuteurMessage
Andrea



Messages : 11
Date d'inscription : 06/09/2007

MessageSujet: ...suite letteratures berbères   Ven 14 Sep - 21:21

Une matière riche et insaisissable
Quel accès avons-nous auprès des littératures berbères ? Dans sa préface aux Poésies touarègues, le père de Foucauld disait : « Ce recueil n'est qu'une minime partie de la littérature poétique de l'Ahaggar, de l'Ajjer et des Taitoq. En moins d'un an, on pourrait réunir dix fois plus de vers qu'il n'en contient, en n'admettant que ceux des meilleurs poètes. » Ce recueil de cinq cent soixante-quinze poèmes et de plus de mille pages assemblait la production d'un groupe berbère de quelques dizaines de milliers d'hommes : nous pouvons mesurer la tâche à accomplir. Dans trop de régions, la littérature reste inexplorée, et les régions les mieux connues, le sud du Maroc, et même la Kabylie, sont loin d'avoir fourni une matière littéraire suffisante, pour que nous puissions prétendre l'appréhender dans toute son extension et toute sa profondeur.

Dans n'importe lequel des groupes berbères, la littérature constitue un circuit fermé : dans un matériel de sons, de rythmes, de mots, de tours syntaxiques, d'images, de motifs, que lui a légués la tradition et que connaissent d'avance les membres du groupe, l'auteur choisit des éléments qu'il ajuste avec plus ou moins d'habileté et de bonheur et il essaie son ouvrage directement sur un auditoire. Dans l'œuvre, le public retrouve des clichés, mais les accueille avec une fraîcheur et une émotion qui étonnent.

La littérature berbère décourage la traduction. Ba-Hammou el-Ansari et le père de Foucauld ont, avec une pointilleuse honnêteté, établi sur le touareg un texte français, entre les lignes duquel on pourra lire. Vient tout d'abord une traduction littérale : « Je fais accroupir un chameau blanc, nous sommes dans le firmament - à (pour) l'homme et aussi la femme [que] est dans le mal [moral] » ; ensuite une nouvelle traduction assortie d'un commentaire : « Je fais accroupir un méhari blanc, je suis infiniment éloigné... (aussi éloigné que le firmament l'est de la terre) - pour l'homme et la femme dans lesquels il y a du mal... (un méhari blanc est un signe de richesse) ». Alors seulement, la traduction définitive, qui garde l'image : « Je monte un méhari blanc, je suis aussi loin que le firmament - de l'homme ou de la femme en qui il y a du mal », nous restitue le cri d'honneur de l'homme raillé, qui se défend en affirmant sa richesse temporelle et sa noblesse morale.

S'il est difficile de traduire, il est difficile de lire. Les premiers textes berbères recueillis furent, dans leur grande majorité, des contes, des légendes. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, et les premières du XXe, les études berbères prennent leur essor. On dissèque les contes. Que reste-t-il de chleuh, de kabyle, dans les narrations ainsi analysées ? Rien. Les contes berbères sont traités sur le même pied que les contes des pays occidentaux ; or ceux-ci sont des contes de bonne femme, sans prestige, en face de la seule littérature reconnue, la littérature écrite. Alors s'attache à ces littératures berbères, dans le moment même où elles sont révélées au public, une appréciation défavorable. Il est donc malaisé de lire, impartialement, une œuvre berbère. Mais n'est-ce pas déjà la trahir que la lire ? Nous savons depuis longtemps que littérature n'est pas écriture, que tout écrit n'est pas forcément littéraire et que l'oral peut être littéraire, s'il implique un choix dans la tradition et une mise en forme. Il est urgent, néanmoins, de franchir la barrière qui, de fait, nous sépare d'une littérature de parole, de musique et de bruit. Assister à un divertissement chanté et dansé, entendre le martèlement rythmé des pieds, les battements de mains, les percussions du tambourin, au-dessus desquels s'élève le chant en répons du chœur, lancé à pleine voix, serait la meilleure préface à une littérature qui vit.

sur Internet Aux rythmes de la vie
Dans les groupes berbérophones, la littérature assume diverses fonctions qui ne sont plus, dans nos sociétés, dévolues aux œuvres littéraires ; elle y est à la fois poème, chant, chanson, roman, théâtre, journal, histoire et bonnes histoires.

sur Internet La fonction rituelle
Inséparables des fêtes saisonnières, les chansons accompagnent les actes rituels et les formules magiques, comme des doublets qui agissent, eux aussi, sur les puissances surnaturelles ou qui rythment le déroulement de la fête et en assurent la bonne ordonnance et la solennité. On chante les rogations de pluie en suivant le mannequin, fait d'une cuiller à pot, qui figure la Fiancée de Pluie. On chante pour les fêtes de seuils d'année ou de saison, pour la clôture des récoltes, pour les feux de joie ; on chante quand on quête de porte en porte, quand on promène Carnaval. Souvent, ces chants adressent à d'obscurs esprits, aux noms étranges, des prières pour attirer le bien et repousser le mal. Dans les fêtes de mariage, les chants marquent la vêture de la mariée, son départ de la maison paternelle, son arrivée chez le mari, moments essentiels. Dans les chansons de travail, il est souvent difficile de faire la part du rythme et du rite : la chanson qui accompagne la fécondation du palmier appartient au rite, mais celle qu'on scande au damage des terrasses est à la fois rythme et rite : les temps forts appuient les coups de dame, mais sans le chant, la terrasse ne serait pas étanche. Selon les groupes, selon les chants, la motivation magique est plus ou moins estompée, la fonction de signe de solennité ou de simple convenance efface plus ou moins la fonction rituelle.

La fonction gazette
Nombreuses sont les chansons qui, comme naguère nos chansons foraines, portent les nouvelles : la récolte de caroube a été bonne, l'usine de conserves de sardines emploie des femmes et elle paie bien, une fille de tel village s'est laissé séduire par un vaurien de la ville, elle a volé les économies de ses parents pour s'enfuir avec lui, et il l'a assassinée. Faits divers, rubrique économique, la chronique semblerait mince, mais elle est toujours marquée de la réaction éthique du groupe ; c'est la satire de certains types humains que refuse la civilisation traditionnelle des campagnes : le freluquet qui fait travailler sa femme à l'usine, le citadin dépravé ; c'est la morale vengeresse : la fille assassinée n'est pas seulement une fille séduite, mais celle qui, malgré l'antique usage, a refusé d'épouser son cousin. Et quand la chanson gazette devient politique, elle se charge de forces explosives : œuvres de chanteurs villageois ou de chanteurs professionnels, les chansons de résistance ont diffusé les nouvelles et les idées, ont infusé le courage et la haine, aux périodes de lutte contre l'ennemi, voisin tribal, pouvoir central, puissance colonisatrice.

La « joie de la fête »
On peut chanter pour soi, dans les marches solitaires. Mais la récréation reste avant tout collective. Narrations et poèmes y ont une place de choix. Les contes merveilleux constituent encore le passe-temps des veillées familiales. Il semble bien que leur fonction soit, aujourd'hui, de divertir plus que d'enseigner. Les contes d'animaux et les récits humoristiques suscitent le rire, combien révélateur du groupe. Cette gratuité du divertissement est un des traits de l'ahal, réunion propre aux Touaregs, où la poésie et l'amour sont à l'honneur, grâce au statut de « liberté » de la femme célibataire. Quant aux chansons accompagnées ou non de danses, elles font de chacun un acteur de la fête, un acteur passionné, car les réjouissances familiales ou publiques, avec foule d'invités, offrent à l'individu, outre la bonne chère et l'évasion hors des contraintes de la vie quotidienne, une ferveur et une émotion où les « bien-disants » du village puisent de nouvelles forces créatrices.

sur Internet La « science des entrailles »
On s'étonnera peut-être que, des rogations de pluie au commentaire en vers d'ouvrages pieux, tout soit rangé sous la commune étiquette de littérature. Mais l'unité existe. La langue littéraire, dans chaque groupe, est une langue autre que celle des échanges quotidiens, dans la narration ou dans la poésie. On trouve, dans la prière pour la pluie et dans le prône en vers sur les péchés, des caractéristiques identiques. Cette mise en forme a une fonction mnémotechnique, elle aide à assurer la tradition, mais elle a aussi une fonction esthétique : le sens de la beauté formelle est vif chez l'auditeur. En outre, selon l'expression des Chleuhs, la poésie est « science des entrailles ». Elle vient des entrailles et non des livres, pour le poète qui, par l'entremise d'un saint patron, a reçu le don de parole. Elle est science aussi, elle a vertu éducatrice ; les chanteurs professionnels chleuhs ont, aujourd'hui encore, conscience de leur mission. Même là où manquent les chanteurs professionnels, mais où chaque village a ses poètes, les œuvres ont maintenu, à travers les âges, une tradition de culture. Quand le chant de moulin dit que la créature a dépouillé tout orgueil devant Dieu et devant les hommes, quand le tercet chleuh montre l'homme qui, comme un marchand, fait le bilan de sa vie et ne trouve plus crédit qu'en Dieu, quand on suit le cheminement des thèmes à travers les différents genres d'une même société, on voit se dessiner une vision du monde, une conception de la vie, qui n'ont rien de simple ni de primitif.

L'amour ne constitue pas un, mais cent thèmes, dont cet amour en fleur du vieux fonds chleuh ne représente qu'une facette :

À peine issue de sa coque brisée, L'amande offre à tes sens le miel de sa saveur, Si tu sais la cueillir sur la branche. Quand tu la vois aux étals du marché, Elle n'est plus que chose dépréciée Dont fera son profit le Juif, En la vendant à bénéfice. Ainsi dans le verger mûri, le maître choisira La pomme blanche ou bien la poire ou la poignée [de figues, Le raisin blanc quand il est mûr Et qu'à peine le jus en tombe goutte à goutte, Primeur que nul encore n'a goûtée, Chose combien précieuse Qu'un jour fatal dépouillera De sa feuille tombée et de son rameau mort.

La pensée de la mort, en effet, hante encore plus la poésie chleuh. Le lettré Muhammad u‘li al-Awzali écrit en 1714 :

Douleurs et tourments de ce monde ne sont rien : Plus amère que laurier-rose, la mort est le plus [grand. Avez-vous jamais vu les épreuves de celui qu'elle [attend ? Il se tourne et se tord, dans la lumière et dans la [nuit, Livide, le regard vague et l'œil qui se révulse.

Et le chanteur professionnel moderne reprend :

Tu éclaires le monde et son issue dernière, ô Mort, Puisque, inévitablement, tu me prendras. En terre [je descendrai, Et mes os s'anéantiront et s'anéantiront les yeux [qui contemplaient Les êtres chers, et s'anéantira le pied qui me menait [à eux.

Pourquoi refuser de connaître sur l'autre rive de la Méditerranée des littératures étranges aux réminiscences familières, des littératures qui témoignent du heurt des civilisations, et qui peuvent tant nous apprendre ?

Auteur : Paulette GALAND-PERNET
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