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 Les littératures berbères 1

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AuteurMessage
Andrea



Messages : 11
Date d'inscription : 06/09/2007

MessageSujet: Les littératures berbères 1   Ven 14 Sep - 21:15

Les villageois communiquent entre eux au moyen d'un patois qui diffère, peu ou prou, de celui du village voisin. Mais, dans leurs contes ou dans leurs chants, ils usent d'une langue différente de la quotidienne : une langue « littéraire ». Le vocabulaire, en effet, en est particulier avec, par exemple, des archaïsmes, des arabismes ; mais aussi la syntaxe : mise en apostrophe d'un complément, accord insolite d'un pluriel avec un singulier, rupture dans l'ordre de la phrase. Il n'existe pas une langue littéraire pratiquée par tous les berbérophones. Toutefois, on en rencontre qui sont communes à des populations assez nombreuses. Ainsi, sur l'aire chleuh qui occupe l'ouest du Grand Atlas, la plaine du Sous et l'Anti-Atlas, il n'existe pas un idiome commun, mais une mosaïque de patois. Or, des troupes de chanteurs professionnels sillonnent le pays et leur répertoire de poèmes et de contes est intelligible à tous les Chleuhs. La situation est analogue dans le centre montagneux du Maroc, domaine des Berabers, où les parlers varient de tribu à tribu et à l'intérieur de chaque tribu, mais où l'extension des itinéraires des chanteurs ambulants marque l'extension d'une langue littéraire entendue de tous, et l'on peut citer des faits comparables, récents ou anciens, chez les Touaregs, les Kabyles et d'autres berbérophones.

« Je ne suis pas du village »
Autant de groupes, autant de moyens d'expression littéraires. Si l'on demande à un Chleuh de l'Anti-Atlas comment il interprète une chanson d'amour du Grand Atlas dont la langue lui est claire : « C'est impossible, dit-il, je ne suis pas du village ! » L'anecdote est authentique et le propos suggestif.

O madame ! Sur la flûte brisée j'écrirai, j'effacerai les mots. Petite fille ! Oh ! pourquoi m'a-t-elle rendu fou ?

Ce poème du Rif n'est pas la plainte d'un poète bucolique et la flûte brisée n'est pas le symbole d'un amour malheureux, mais l'évocation d'un sortilège. Pour obtenir l'amour de celui, de celle qu'on aime en vain, on demande à un clerc expert en grimoires d'écrire les mots magiques au revers de feuilles d'olivier ou sur une flûte de roseau brisée. Reflet de vieilles croyances, la notion de l'amour, mal démoniaque qui rend fou, est un vieux motif littéraire qui se retrouve, en des formulations comparables, dans d'autres poèmes d'Afrique du Nord, berbères ou arabes, comme cet autre motif littéraire de la prime jeunesse de l'aimée. Quant au premier vers, il n'est point une invocation à l'aimée ou à quelque sainte bienveillante, mais un refrain, a-ya-lalla, ou plutôt un indicatif de poème, qui vaut par sa consonance plus que par le sens qui peut lui être associé, et sert aussi bien d'introduction que de refrain.

Le bestiaire poétique varie, lui aussi, selon les régions : la perdrix symbolise l'aimée dans le Rif et dans d'autres régions, notamment en Kabylie. Écoutons les Rifains :

Quel est le chagrin des perdrix Dans l'ombre des monts tout en pleurs ? Elles pleurent le gerfaut mort Et se refusent à l'oubli.

Mais il ne semble pas que la poésie chleuh connaisse la perdrix, bien que la perdrix vive en pays chleuh. On y a choisi, depuis longtemps, un autre oiseau familier, le pigeon, pour en faire l'image de la femme. Le terme évoque la beauté : démarche oscillante et précieuse, grâce recherchée de l'allure, assemblées de jeunes femmes lasses d'être courtisées :

Colombes, en ces lieux vous trouvez le repos : Le chasseur vagabonde ailleurs !

dit une chanson villageoise. On file la métaphore : la colombe à la plume brisée, au pas incertain, c'est la femme infidèle, la vertu perdue. Parmi les refrains revient souvent atbir umlil, « blanche colombe », mais la blancheur ne s'y associe pas aux notions de paix ni de pureté : le blanc est celui de l'heureux augure. D'autres formulations, d'autres images indissociables du groupe, se trouvent dans la poésie des Touaregs qui portent témoignage sur leur terre, une terre qui n'est pas un décor. Elle est la mesure de tout acte humain, elle modèle toute vision.

Femmes d'Ouhet, femmes de Terourit, Dieu ! qui désormais pour vous composera des [vers ? Akrembi reste assis là-bas, Au pied d'une petite dune de sable ; Son méhari est accroupi. Il reste, immobile, à son [ombre. Il l'a saigné aux veines du chanfrein.

Cet homme, assis dans le désert, va mourir de soif pour s'être égaré. La vision de l'être immobile au pied de la dune, auprès du chameau saigné, dernier, horrible recours de la soif, éveille en chaque auditeur, immédiatement, les échos de drames familiers. La terre des Touaregs refuse la vie comme elle la donne : nous comprendrons alors l'importance des noms de lieux dans la poésie touarègue ; les « thèmes géographiques » n'y sont pas des itinéraires interminables et fastidieux : les noms des points d'eau, des vallées, des ravins, des monts, des crêtes, des campements, des tribus, présents dans chaque œuvre, parfois à chaque vers, forment le réseau de repères qui enserre, dans des limites rassurantes, un pays dangereux où le moindre écart de route est fatal. Nul autre groupe berbère n'a pareillement utilisé les thèmes dits géographiques, héritage probable de la poésie arabe : c'est qu'ils suscitent, en chaque âme touarègue, une résonance puissamment affective.

Le paysage devient aussi symbole dans l'épigramme : au premier tableau, l'arbre tagart (l'aimée) se désaltère au bassin d'Ehahoué (l'amant) qui reçoit la belle eau des monts : « À Emseddel, elle n'a pas bu », dédaignant ce petit point d'eau (le rival). Au second tableau, le gommier femelle (l'aimée), sensible aux avances d'un arbuste épineux malodorant (le rival), qui a fait les frais d'une tunique indigo, « s'attife et se pomponne, oublieuse du gommier mâle, son amant », pour un misérable arbuste dénué de tout, « ayant pour chameau, la colline, pour bouclier, la dune, pour gaine à franges, le ravin et pour selle, le col ».


Auteur : Paulette GALAND-PERNET
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